"Il faut cultiver notre jardin"

jeudi 17 décembre 2020

L'enfant céleste

 Rien que le titre et la couverture donnent envie de se glisser entre les pages de cet ouvrage. Quand, en plus, on vous annonce que c'est un livre lumineux, il n'y a plus à hésiter. C'est décidé, je plonge !... avec délices.

Mary peine à se remettre d'une rupture amoureuse dont elle a bien du mal à comprendre l'origine. Son amour l'a laissée avec son fils Célian, doux rêveur, petit garçons intelligent qui s'ennuie à l'école où une instit peu amène ne cherche pas à le comprendre. Autant dire que la vie de ces deux-là est un peu morose et que Paris leur pèse vraiment. Un jour, elle décide de s'éloigner, de partir loin pour mettre à distance tout ce qui pèse. Et les voici débarqués sur l'île de Ven, île légendaire de la mer Baltique. C'est sur cette île suédoise qu'à la Renaissance, Tycho Brahe – astronome dont l'étrange destinée aurait inspiré Hamlet – imagina un observatoire prodigieux depuis lequel il redessina entièrement la carte du Ciel.

Chaleureusement accueillis par leur hôtesse Solveig, Mary et son "petit tigre" vont se poser, prendre le temps de respirer, de faire ce dont ils ont envie... pour mieux se comprendre et se trouver. Ce séjour est l'occasion de belles rencontres : celle d'un universitaire anglais, que Mary baptise Des Esseintes, Solveig bien sûr, l'ours Björn et la nature sauvage et intacte. Autant de guides pour ces deux écorchés de la vie qui peinent à trouver leur place dans le monde. On y parle de Shakespeare, de Tycho Brahe et du ciel, des plantes, de la beauté du monde et des moments précieux. La rencontre avec cette nature préservée, sa contemplation et les découvertes qu'elle offre généreusement vont soigner ces deux âmes écorchées. 

De courts chapitres alternent le point de la mère plus grave (bien que parfois ironique) et celui du fils lumineux, sensible et subtilement intelligent. Une écriture très poétique, lumineuse et douce. Une bien jolie pépite !

 https://www.youtube.com/watch?v=b67ypSSq-nY&feature=youtu.be

 

"Je comprends enfin cette notion enseignée dans un cours de philosophie : l'aventure, plus qu'une interruption du cours des événements ou un voyage vers un ailleurs inconnu et exaltant, est surtout une disposition à être dans le temps.  "

samedi 12 décembre 2020

Les sept mariages d'Edgar et Ludmilla

 Retrouver Jean-Christophe Rufin est toujours un plaisir.

Cette fois-ci il nous conte l'histoire d'un éternel recommencement : Edgar et Ludmilla auront, en effet, passé une bonne partie de leur vie à se marier et à divorcer. Tout commence de manière rocambolesque avec leur rencontre improbable en Russie quand Ludmilla s'est réfugiée nue en haut d'un arbre (et leurs retrouvailles tout aussi improbables). On comprend dès lors que Rufin nous offre un conte, une fable sur l'amour et les difficultés d'aimer, et surtout les difficultés de toujours aimer de manière intense. Edgar et Ludmilla se sont donc mariés dans des lieux variés et à l'image de leurs tribulations (amoureuses, humaines et sociales) : consulats, mairies de quartier, cathédrale, chapelles du bout du monde. Ils n'ont jamais cessé de s'aimer mais n'ont jamais aussi cessé de courir après l'amour vrai, l'amour fou. Et cela passe par l'amour vache, l'amour froid, l'amour à distance. Exilée fantasque, aventurier charmeur et escroc, le couple ne manque pas de panache. Ludmilla finira par percer dans le monde de l'opéra et deviendra une grande cantatrice qui se produira sur de nombreuses scènes. Edgar, lui, est prêt à prendre une revanche sur le monde et n'hésite pas, pour ce faire, à monter des coups. A force d'être sur la corde raide, ils entraînent tous deux leur couple dans des tribulations dignes des montagnes russes. L'auteur, qui prétend avoir recueilli les confidences de ses beaux-parents, nous livre avec une certaine jubilation une traversée des années soixante à nos jours, doublée d'une réflexion sur la vie de couple. Une joyeuse épopée, un opéra tragi-comique, une lecture agréable portée par le style de Rufin. Peut-être un peu répétitif par moments mais on se prend au jeu à se demander ce que ces deux tourtereaux vont encore trouver comme bonne raison pour se séparer.... et se retrouver. Le dernier mariage est, de loin, le plus beau, le plus intime (malgré le nombre d’invités - autant de témoins de toute leur vie).

"Pour eux, c'était en somme : "ni avec toi, ni sans toi". A cause de cette impossibilité, ils ont inventé une autre manière de s'aimer. Pour tenter de percer leur mystère, je les ai suivis partout, de Russie jusqu'en Amérique, du Maroc à l'Afrique du Sud. J'ai consulté les archives et reconstitué les étapes de leur vie pendant un demi-siècle palpitant, de l'après-guerre jusqu'aux années 2000. Surtout, je suis le seul à avoir recueilli leurs confidences, au point de savoir à peu près tout sur eux. Parfois, je me demande même s'ils existeraient sans moi", Jean-Christophe Rufin.

mardi 17 novembre 2020

Les sorcières de Salem

 Quand ta contribution à un manuel de latin te fait découvrir un texte intéressant..... ou comment découvrir enfin un grand texte littéraire.

Les sorcières de Salem d'Arthur Miller nous plonge dans le célèbre procès qui ébranla une communauté de la Nouvelle-Angleterre où de jeunes femmes prétendaient être possédées par le diable. Pièce magistrale qui nous plonge dans le puritanisme le plus dur et le fanatisme religieux. Véritable hystérie collective, cet épisode illustre comment la frontière entre folie et raison est ténue, de même qu'entre justice et fanatisme. 

Cette pièce écrite par l'auteur aux temps du sénateur Joseph Mac Carty à l'origine de la liste noire des "dix de Hollywood" n'a pas pris une ride et trouve écho aux errements de notre temps.

lundi 9 novembre 2020

Un crime sans importance

 D'elle je n'avais jamais rien lu et a priori le sujet me faisait un peu peur. C'est sur les conseils de la documentaliste que je me suis plongée dans le dernier opus d'Irène Frain. 

Pour raconter cette histoire, elle a plongé sa plume dans le sang de sa sœur et dans les larmes de celle qui s'est sentie dépossédée, éloignée du meurtre perpétré à l'encontre de celle qui avait beaucoup compté dans son enfance. C'est néanmoins avec beaucoup de pudeur que l'auteur raconte l'incompréhension, l'attente insupportable des résultats d'une enquête, l'incapacité de la justice à entrer dans le jeu...... Ce qui est intéressant c'est que cet ouvrage est construit sur le manque : manque de la morte, manque d'informations, manque d'empathie de la part de la famille, ..... manque et fantasmes. Car c'est à coup d'hypothèses sur ces bribes, sur ce presque rien qu'Irène Frain tente de reconstituer le fil des événements qui ont conduit à la mort de sa soeur de 79 ans après sept semaines de coma dû à une sauvage agression. Denise vivait seule dans une maison calée dans une impasse calme d'une petite ville de banlieue. Ville sans histoire dont la géographie avait bien changé avec l'émergence de ces immondes zones commerciales en tôle qui ont peu peu gangrené la campagne et fait disparaître les paysages verdoyants et les fermes pourvoyeuses de lait et d'œufs frais. Sa vie était calme : elle voyait ses proches, excellait dans les travaux d'aiguille, se rendait à l'Eglise évangélique et était en bonne santé. Elle s'est retrouvée au mauvais endroits (dans sa cuisine au milieu de ses sachets de lavande) au mauvais moment. En temps normal, cest impossible d'accepter la mort d'un proche alors quand il y a tant de zones d'ombre et qu'on a le sentiment que le meurtre d'une vieille dame n'est pas une priorité pour les services de police et de la justice, c'est insupportable.

Irène Frain met donc son écriture et son style puissant et simple, ferme et sobre au service d'une recherche de la vérité (la sienne) et d'un hommage à la défunte. Elle revient sur son histoire familiale, ses origines modestes, sa naissance non désirée, le rejet maternel, l'importance des livres. Sans fard, elle raconte les non-dits, les silences et les secrets qui ont lentement infecté puis empoisonné la fratrie et au-delà toute la tribu. C'est un récit poignant.

mardi 3 novembre 2020

Yoga

 De Carrère, cela faisait longtemps que je n'avais rien lu : dernier essai en date, Limonov, que j'avais trouvé indigeste. Mais là, le titre, le sujet m'ont donné envie de renouer avec cet auteur. Et je n'ai pas été déçue. 

Ce dernier opus brasse des sujets a priori bien différents voire antagonistes : le yoga, les attentats et la dépression. Mais, en réalité, ces sujets sont intimement liés puisqu'ils constituent l'auteur et on le comprend à la fin de l'ouvrage.

Sa pratique intense du yoga depuis des dizaines d'années permet à Carrère d'évoquer avec beaucoup d'humour cette discipline et ses dérives -notamment le stage effectué dans le Morvan qui a des allures de stage commando ou de stage de survie - mais aussi tout ce qu'elle apporte. Son savoir est grand en la matière et c'est avec un certain plaisir que j'y ai retrouvé des éléments de définition glanés au travers de ma pratique personnelle et des diverses formations suivies. L'auteur se met en scène sans condescendance, il gratte et appuie là où ça fait mal, ne se ménage pas. Certes c'est souvent assez narcissique mais l'on sent qu'il en va de l'équilibre de celui qui se tient sur un fil : sa plume l'aide à ordonner, à agencer des fragments, des bribes, des éclats de vie.

Car des éclats, il y en a. A commencer par la mort de son ami Bernard Maris (qui lui vaudra une rocambolesque exfiltration du stage dans le Morvan) et les attentats de Charlie mais aussi l'internement de Carrère, les traitements chocs et le diagnostic implacable : dépression, bipolarité. Sans oublier son séjour à Lesbos auprès des réfugiés et des fracassés par le miroir aux alouettes que constitue l'Europe. Vous me direz, c'est le chaos son bouquin ! et oui c'est un chaos, un chaos intérieur et intime que Carrère cherche à ordonner (ou pas) en le couchant sur le papier. Mais c'est bien plus que ça, c'est aussi un miroir qu'il nous tend. Il nous propose, l'air de rien, de réfléchir à nos petites vies (d'autres que la sienne), à nos compromissions, à notre égoïsme, à notre agitation vaine et mortifère. 

Ce récit qui fonctionne comme une suite de notes, de fragments qui décrivent une vie (jusque dans sa plus crue intimité) constitue aussi et surtout un hommage vibrant à son éditeur de cœur Paul Otchakovsky-Laurens. Si on est parfois agacé par Carrère, critique quant à l'apparente facilité d'écriture et de ton, il faut accepter de se laisser emporter jusqu'au bout par ce récit qui interroge de manière intelligente les codes de la narration et du roman.

https://aleslire.wordpress.com/2020/11/11/yoga-emmanuel-carrere/#more-6318


dimanche 25 octobre 2020

Broadway

 J'ai découvert Fab Caro grâce à sa sublime BD Zaï Zaï Zaï. 

Une année de plus et voici qu'on offre, pour l'occasion, son dernier opus, car, oui, Caro signe aussi des romans en plus de ses BD grinçantes et mordantes. Axel a 46 ans, il a tout pour être heureux : une femme et des enfants sympas, un emploi. Il vit dans une maison située dans un lotissement où s'organisent des barbecues sympas comme tout et même la perspective du paddle à Biarritz avec un couple d'amis l'été prochain...  Bon ça, ça l'enchante moins, de même, en fait, que les sempiternels apéros avec le voisin avec lequel il est obligé de boire du whisky pour faire viril. Bref, sa vie se passe plutôt bien avec quelques compromissions, mais qui n'en fait pas ? 

Jusqu'au jour un courrier de l'Assurance maladie, arrivé 4 ans trop tôt, fait dérailler la tranquillité de sa petite vie. Certes il n'est pas concerné par l'examen de contrôle du cancer colorectal mais si ce n'était pas une erreur ? A ceci s'ajoutent le chagrin d'amour insondable de sa fille aînée qui ne cesse de lui demander de l'aide (et d'aller prier pour obtenir les pires horreurs pour sa rivale) et le dessin pornographique réalisé par son fils sur un cahier (bon le dessin montre deux profs dans la position de levrette. Bref, ça tangue dur et Axel se débat dans un maelström de soucis qu'il tente de régler. L'auteur nous plonge dans les pensées du personnage et nous immerge dans ses contradictions, ses interrogations et toutes les hypothèses qu'il échafaude face aux situations somme toute pas si compliquées. car Axel est une sorte de anti-héros qui peine à prendre les bonnes décisions, qui se fait d'un monticule une montagne, qui se noie dans un verre d'eau (même pas coupé au whisky). Certes il a rêvé - comme tout le monde - d'une vie scintillante qui ressemble à une comédie musicale mais ses atermoiements et sa légère inadaptation au monde lui laissent seulement assister à un spectacle de fin d'année foireux. Certes c'est de la danse mais on est loin des comédies musicales de Broadway. Heureusement donc qu'il a une imagination débordante qui lui permet, de temps à autre, de tout quitter, de s'évader à Buenos Aires, au lieu de rentrer du travail et d'aller à l'apéro chez les voisins.

Une lecture agréable et drôle, pas si hilarante que ça du fait du protagoniste un peu paumé et au regard doux-amer sur la vie. 

vendredi 23 octobre 2020

Héritages

J'ai découvert Miguel Bonnefoy avec Sucre noir que j'avais beaucoup apprécié. C'est donc avec plaisir que j'ai plongé dans son nouvel opus.

Héritages, en plus de conter une saga familiale, nous emmène au Chili pour mieux revenir dans le Jura. Car c'est l'histoire d'expatriés français au Chili qu'il voulait exhumer. Tout commence donc au XIXè dans le Jura et par l'extinction lente et inéluctable des vignes du fait du phylloxera. Le dernier cep de vigne va donc prendre la mer dans la poche du patriarche qui, à son débarquement au Chili, se verra rebaptisé Lonsonier. Déraciné et loin de sa patrie, il va néanmoins apprivoiser ce nouveau pays. La belle demeure située rue Santo Domingo et dissimulée derrière ses citronniers va abriter plusieurs générations qui vont traverser les soubresauts de l'Histoire, des tranchées de la Somme jusqu'au ciel britannique déchiré par les Messerschmitt en passant par les geôles de Pinochet. Hauts en couleurs et fantasques, forts caractères, les Lonsonier ont chacun leur tour le droit au récit de leurs aventures. Lazare le poilu chilien et sa dulcinée Thérèse ornithologue dont la volière fantastique semble une métaphore du microcosme familial, Margot l'aviatrice intrépide et véritable pionnière et Ilario Da son fils révolté militant d'extrême-gauche pro-Allende deviennent tour à tour les maillons d'une chaîne ininterrompue, chacun étant confronté à un dilemme qui déterminera le destin de son descendant. Ou quand l'héritage n'est pas une question d'argent mais plutôt de convictions et de choix essentiels.

Cette famille entre deux continents, entre deux cultures se laisse aisément conter grâce au génie de l'auteur qui campe de beaux personnages sans oublier de nous donner les clés d'un contexte historique essentiel, s'autorisant même quelques incursions vers le fantastique. Ce n'est jamais verbeux, jamais démonstratif car Miguel Bonnefoy réussit le tour de force d'évoquer deux guerres mondiales, une dictature et ses exactions avec une concision et une précision remarquables sans que jamais l'histoire ne prenne le pas sur ses personnages qui célèbrent chacun leur tour l'énergie vitale et une force de vie qui vient à bout de toutes les épreuves. Un style sensuel, sobre et de belles phrases ciselées pour un roman qui évoque la migration, l'exil, le déracinement mais surtout le mélange de cultures qui se conjuguent en un seul héritage.

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