"Il faut cultiver notre jardin"

lundi 30 octobre 2017

L'enfant qui

Le dernier opus de Jeanne Bénameur est d'une poésie absolue. Phrases ciselées, mots suspendus et qui s’enchaînent comme des perles d'un collier précieux, on les savoure ligne après ligne. Quitte à les relire pour s'assurer que l'on a goûté à la quintessence du langage.
L'auteur nous raconte l'histoire de trois personnes qui, séparément, tentent de reconstruire un semblant de vie autour d'une femme disparue. 
Il y a d'abord l'enfant qui se réfugie dans la nature pour apprivoiser le départ de sa mère : véritable refuge, la forêt le ramène à celle qui est partie, par les bruits, les odeurs, les images et son mystère. Toujours flanqué d'un chien invisible, compagnon d'infortune qui le rassure, l'enfant apprend à maîtriser l'absence, découvre son environnement et se réfugie dans son monde intérieur, peuplé par le langage de sa mère. Temps suspendu, monde imaginaire toujours plus acceptable que le monde ordinaire, rugueux et âpre.
Deux autres personnages entrent dans la danse : le père, menuisier de son état, qui a bien du mal, lui aussi, à comprendre le départ de sa belle. Douleur qui s'exprime parfois violemment, cris, désespoir qu'il noie dans l'alcool. C'est au bord de la rivière que cet homme va essayer de se délivrer du souvenir, de l'emprise que l'absente a encore sur son corps. Grand moment de dénuement et de prise de conscience. 
Quant à la grand-mère, elle oeuvre pour nourrir ce petit monde et, discrète, assume sa tâche nourricière. Dans sa tournée des fermes voisines, elle remet ses pas dans des chemins fréquentés il y a longtemps et, au présent se juxtapose (voire s'impose) le passé. Reflux de souvenirs, bribes d'événements tus, honteux et dissimulés, elle se fait envahir par ce qu'elle pensait oublié. Cruelle remontée à la surface. 
Ces trois histoire imbriquées et qui se font écho tentent de dessiner la silhouette de cette femme clé et mystérieuse, de mettre des mots sur un départ, de comprendre le geste.... et, dans les dernières pages, l'on comprend que la poésie permet à l'auteur d'interroger son histoire mais aussi la nôtre. La vie n'est-elle pas, en effet, qu'une succession d'abandons, de fuites, de prises de conscience ?

dimanche 29 octobre 2017

La femme qui fuit

Dans cet ouvrage, Anaïs Barbeau-Lavallette explore le territoire inconnu qu'est sa grand-mère. 
En effet, celle-ci a abandonné ses enfants, Mousse et François, en bas âge et n'a jamais rien fait pour renouer les liens avec eux (sauf contrainte par une visite quasi inopinée). Mais pourquoi ? mais comment peut-on faire une chose pareille ? Par peur de la misère ? parce qu'elle n'y arrivait plus ? parce que ce n'était pas la vie qu'elle voulait ?  parce qu'elle ne voulait se faire enfermer dans aucun carcan ?
C'est pour comprendre tout cela, pour comprendre et panser/penser le désarroi de sa mère que l'auteur se met sur la piste de "celle qui fuit", de "celle qui a toujours fui". Détective privé, archives familiales, photos, témoignages.... tels furent les matériaux qui ont nourri son écriture. Et cela donne un beau portrait de cette femme méconnue pour sa famille et méconnue de nous français, puisque Suzanne Méloche est une jeune Québécoise qui croque à pleines dents la vie des années 40 jusqu'au début du XXIè siècle. Brillante, elle remporte un concours oratoire sur Claude Gauvreau qui deviendra un ami et un guide. Elle va, dès lors, cultiver son amour des mots et écrire de la poésie, participer à des conversations pour refaire le monde, fréquente des artistes (peintres, poètes, ateurs, comédiens....), participe à des soirées enfumées où l'on jongle avec les mots et les idées. Elle va même rejoindre les artistes du Refus Global qui ne pouvaient accepter une société vivant dans le passé. Ecriture automatique, surréalisme, nouvelles formes d'expression... elle embrasse tout, elle essaye tout.
Vient le mariage avec Barbeau, de beaux moments et un amour fou. Puis les enfants, une situation plus précaire, et le difficile équilibre entre des vies d'artistes et une vie de parents...
Il n'y a, chez l'auteur, aucun apitoiement, elle nous conte la vérité crue, la vie brute d'une femme qui, devenue mère, na pas pu se résoudre à le rester. Cette femme qu'elle n'a pas connue, elle l'a rencontrée, pour essayer de la comprendre et l'on peut imaginer que, sans qu'il ne soit jamais question de pardon, coucher la vie de cette absente sur le papier lui a, au moins, permis d'essayer de la comprendre.
Un très beau livre porté par une écriture assez nerveuse et efficace.


mercredi 11 octobre 2017

Diptyque de Jon Kalm Stefannsson

D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds et A la mesure de l'univers composent les deux volets du nouveau diptyque de Stefannsson. On y suit les tribulations géographiques et intérieures d'Ari qui rentre en Islande après reçu la lettre de son père lui annonçant sa mort prochaine. 
Les souvenirs affleurent, comme les airs de musique pop et de variété qu'écoutait Ari avec ses amis. Et comme si ce qui est enfoui sous la couche de neige émerge au fur et à mesure que le soleil darde ses rayons, les souvenirs d'Ari remontent à la surface. C'est ainsi que reprennent vie, sous nos yeux, ses parents, ses aïeux mais aussi tous ceux qu'il a côtoyé dans sa jeunesse à Keflavik.
Les fjords s'animent, les bateaux de pêche reprennent la mer, les usines de

poissons reprennent du service, les secrets des amants magnifiques, Margret et Oddur, se révèlent, et le passé rejoint parfois le présent.
L'auteur mêle les époques, tisse entre elles des liens et nous fait peu à peu comprendre d'où vient Ari, quelles sont les questions qu'il se pose.
D'une écriture poétique et lyrique,  l'auteur peint à merveille ces paysages et ces vies qui s'écoulent dans cette contrée sauvage et reculée, pas toujours tendre avec les hommes. C'est parfois âpre, parfois joyeux, parfois planant, parfois lent mais la magie opère.
Une fois de plus, on est un peu hors du monde, hors du temps.

mardi 3 octobre 2017

Point Cardinal

C'est tant l'énigme du titre que la sobriété de la couverture et, bien sûr, le nom de l'auteur - Léonor de Recondo - qui m'ont attirée vers ce roman de la rentre littéraire. 
Sur un parking, tard le soir, dans une voiture, Mathilda se démaquille consciencieusement en fredonnant un air de Melody Gardot et enlève toute trace de la soirée qu'elle vient de passer au Zanzibar avec ses amies. Démaquillage puis déshabillage, et, sous la robe de soie et la lingerie fine, c'est peu à peu Laurent qui réapparaît. Car oui, Laurent, au lieu de fréquenter la salle de sport, passe une fois par semaine la soirée avec Cynthia et les autres, se sent bien parmi ses soeurs d'aventure. Puis, sagement il rentre chez lui et retrouve sa chère épouse, Solange, et leurs deux ados. Vient un moment où le mensonge finit par l'étouffer : Laurent décide alors de ne plus se censurer et de révéler la vérité, sa vérité, la plus profonde, la plus intime, celle qu'il ne veut plus dissimuler. 
S'il a fondu et perdu du poids, si sa silhouette s'est affinée ce n'est pas par coquetterie virile, c'est pour faire apparaître physiquement la femme qu'il est au plus profond de lui. Son entraînement intense en vélo lui permet d'affiner tout son corps, de galber ses jambes et ses cuisses, d'allonger ses muscles.
Et l'annonce fait l'effet d'une bombe ! elle bouleverse l'équilibre familial, l'édifice conjugal, la situation sociale. Au début, il a essayé d'évacuer cette envie de transformation comme si c'était une névrose, un coup de folie, voire une maladie. Sa rencontre avec un psy borné lui permet, en fait, de mieux comprendre encore ce qu'il veut. Et Laurent ne faiblit pas : il s'affirme et franchit vaillamment toutes les étapes même si elles l'éloignent de ceux qui l'aiment/qu'il aime. 
Léonor de Recondo nous raconte avec finesse et pudeur, mais aussi avec sensibilité et sensualité cette aventure qui est plus que corporelle : véritable odyssée personnelle et familiale, l'histoire de Laurent/Lauren interroge notre rapport au genre, mais aussi les questions de l'identité, de l'intimité. On se sent parfois bousculé, interrogé dans ses valeurs et convictions, on prend conscience de ce que l'on pense être capable d'accepter.
Un roman à lire !

mercredi 27 septembre 2017

Chanson douce

Après avoir longtemps évité ce roman - sujet trash, pas envie de me coltiner un thème pareil - je décide finalement de le lire. Pourquoi ? Leïla Slimani, invitée sur le plateau de 28' pour parler de son dernier opus sur la situation des femmes au Maroc, m'apparaît comme une femme brillante, précise dans ses propos et intelligente. Passage à la bibliothèque, le livre est là, je l'emprunte. 
Et je plonge dans cette sordide histoire d'infanticide. Le début nous happe et ne nous laisse ni le temps de respirer ni le temps d'espérer. Louise est un monstre : elle a tué les enfants de Myriam et Paul, ces enfants qu'elle adorait et dont elle s'occupait à la perfection ! Mais pourquoi ? Retour en arrière et récit de ce qui aurait pu être un conte de fée moderne dans lequel Louise aurait renouvelée le rôle de Mary Poppins s'il n' y avait pas eu en elle des failles, si cette dépendance mutuelle qui s'installe entre le couple et la nounou n'avait pas été si forte.
Page après page, on voit Louise s'installer - s'immiscer ?- dans la vie de Myriam et Paul. Non seulement, elle s'occupe des enfants mais aussi de l'appartement, du linge, des repas ..... une véritable fée du logis , une perle ! "Jusqu'ici tout va bien", se surprend-on à penser en tournant les pages, en retenant parfois notre respiration. Mais c'est sans compter sur les petits signes qui se manifestent et qui rendent cette Louise intrigante, inquiétante. L'auteur distille adroitement tous les indices d'un trouble, d'un manque, d'un vide abyssal chez Louise. Impassible, imperméable aux remarques, violente parfois, exclusive ..... la toile se tisse et les mots peu à peu cristallisent jusqu'à la crise, jusqu'au geste ultime, horrible, atroce, geste d'une désespérée qui voudrait rester indispensable. 
D'une écriture quasi clinique, chirurgicale et efficace, Leïla Slimani ausculte le cas Louise, le dissèque pour essayer de nous permettre de comprendre la psychologie d'une infanticide. Elle brosse aussi le portrait d'une société moderne dans laquelle les mères ont souvent du mal à trouver un équilibre entre la famille et leur vie professionnelle.
Un ouvrage magistral et captivant !

jeudi 14 septembre 2017

De bonnes BD

La différence invisible est une superbe invitation au respect de l'autre et à l'acceptation de la différence. 
Marguerite a 27 ans, en apparence rien ne la distingue des autres. Elle est jolie, vive et intelligente. Elle travaille dans une grande entreprise et vit en couple. Elle aime les chats, le chocolat mais préfère le calme aux soirées bruyantes. Elle mène donc une vie normale. Pourtant, elle est différente.
Marguerite se sent décalée et lutte chaque jour pour préserver les apparences. Ses gestes sont immuables, proches de la manie. Son environnement doit être un cocon. Elle se sent agressée par le bruit et les bavardages incessants de ses collègues. Lassée de cet état, elle va partir à la rencontre d’elle-même et découvrir qu’elle est autiste Asperger. Sa vie va s’en trouver profondément modifiée.
Julie Dachez se raconte sans fard et avec émotion. Elle évoque les difficultés à partir en week-end, à partager son lit, à trouver des vêtements tout doux, à réagir "comme il faut", ses rendez-vous médicaux et la lumière qui, peu à peu, se fait sur ce petit truc en plus qui la caractérise. 
Mademoiselle Caroline a su, avec finesse et légèreté, mettre en dessins ce parcours pesant et difficile.
A recommander chaudement !


Bleu pétrole de Gwenola Morizur et Fanny Montgermont est une bd subtile, touchante et émouvante. Récit d'une des plus fameuses marées noires sur les côtes bretonnes, cette bd est aussi un vibrant hommage au grand-père de la scénariste (Gwenola) subtilement mis en lignes et en couleurs par la dessinatrice. 
Retour sur la côte de Portsall, chère à mon coeur, indignation contre les compagnies pétrolières et admiration pour cet Alphonse Arzel devenu, malgré lui, un chevalier écolo avant l'heure. Une lecture touchante ! 


N'oublions pas le très beau Une soeur de Bastien Vivès ou quand les vacances d'été se transforment en un éveil des sens, et un affranchissement de certaines règles. Antoine, 13 ans, est en vacances en famille dans une maison en bord de mer. Il dessine, chasse le crabe avec son petit frère ,Titi, savoure un été sans histoire, jusqu'à ce que débarque Hélène, 16 ans, qui vient passer quelques jours avec sa mère.. Les deux ados vont s'apprivoiser, se trouver et savourer chaque instant de leur semaine partagée. Certes, l'éveil amoureux est au centre de l'album mais l'auteur peint aussi avec douceur et sensibilité le paysage adolescent : réseaux sociaux, sorties nocturnes et virées avec les copains, les premiers interdits (alcool, drogue). C'est beau et très sensible. @ lire ! 

dimanche 10 septembre 2017

Un livre à mettre entre toutes les mains

Si j'étais ministre de la culture de Carole Fréchette et Thierry Dedieu est un magnifique plaidoyer pour la culture. Album pour enfants de 7 à 77 ans ! 
Ou comment une ministre de la culture trouve des arguments imparables pour convaincre ses collègues qu'il est impensable d'effectuer des coupes sombres dans son budget.
C'est vrai pouvons-nous imaginer une journée sans musiques, sans livres, sans tableaux, sans spectacles, sans oeuvres d'art dans la rue etc.....
Ou comment, très simplement, les auteurs nous rappellent que la culture c'est la vie ! 
La mnistre de la culture c'est la « ministre de l’équilibre des âmes, du battement des coeurs, de la respiration, ministre de l’oxygène »