"Il faut cultiver notre jardin"

dimanche 17 juillet 2016

Apaise le temps

Je l'avoue, je n'avais jamais rien lu de cet auteur - dont je connais pourtant le nom, Michel Quint. Jolie découverte que ce petit opuscule hommage aux librairies et à la lecture.
L'auteur nous embarque pour une plongée dans la ville de Roubaix, ville de misère et de chômage et, plus particulièrement dans les rayonnages d'une antique librairie, Livres.
Yvonne Lepage, qui officie dans sa petite boutique coincée à l'ombre de l'hôtel de ville, est décédée. Et avec elle, c'est tout un pan de la vie d'Abdel, Saïd et Zita qui s'effondre. Yvonne c'était la libraire, celle qui donnait accès aux livres et au savoir, à la lecture, à l'écriture, tout comme ses parents avant elle. D'ailleurs, c'est grâce à elle qu'Abdel a pu lire tous les classiques, entre autres. D'ailleurs, "Abdel est entré pour la première fois entre les murailles de bouquins vers ses cinq ans avec une soif de lecture à avaler tout Balzac sans rien y comprendre." Saïd, le kabyle, c'est celui qui est fier d'avoir appris à lire avec Georges Lepage et qui collectionne avec délice les nouveaux mots dans son grand cahier qui ne le quitte jamais. Zita, l'albanaise, c'est la vendeuse tentée par les sirènes de Repères.
Lorsqu'à la mort d'Yvonne, Abdel Duponchelle apprend qu'il est le seul légataire, il n'hésite pas longtemps ou plutôt, il se sent "obligé" et l'obligé de cette hussarde des lettres et accepte l'héritage. Et quel héritage à l'heure où cette grande librairie inhumaine et commerciale s'installe à Roubaix pour vendre les derniers ouvrages qu'il faut avoir lus ("un roman avec du cul dedans, tu sais le gris nuancé, les bâtards du sexe") en méprisant les classiques et les contemporains (Claudel, Martinez, Chalandon, Garat...) ? Mais tant pis, parce que c'est un peu grâce à elle qu'il est devenu professeur agrégé de lettres au lycée, Abdel, dont le père français a connu le coup de foudre pour sa mère à Oran, accepte qu'Yvonne l'ait considéré comme son héritier. 
Commence alors, comme il se doit, un grand ménage, un tri dans les affaires doublé d'un inventaire pour mieux saisir l'ampleur des dettes. Dettes d'argent mais aussi dettes de coeur. Car autour d'Yvonne et de ses parents gravitent des habitués, des qui ne savent pas toujours lire, des gens qu'on aide, des engagés, des partisans, des amants.... Tout cela, Abdel va le découvrir grâce aux archives photographiques d'Yvonne la photographe. Et c'est une page de l'histoire qui se réouvre avec ses blessures, ses fêlures et ses cassures lorsqu'Abdel, aidé de Saïd qui a vécu cette époque jusque dans sa chair (il a été touché à la jambe dans l'attaque du bar où Georges Lepage a trouvé la mort) : la guerre d'Algérie. 
La boîte de pandore est ouverte mais elle permettra de mieux comprendre le passé, de mieux cerner Yvonne, de découvrir Rosa l'assistante sociale du lycée, sauvage et tendre et de mettre des mots sur des maux.
 A la fin de l'histoire on sait que répondre à la question que pose le narrateur sur la décision d'Abdel :  "Fidélité à la mémoire des Lepage, à leur oeuvre d'accueil, dette humaine envers Yvonne, militantisme culturel et social pour le maintien des librairies de quartier, ou orgueil de gamin écartelé,vengeance de bougnoule blond comme on l'insultait au collège ?" C'est un peu tout à la fois et cela permet d'avancer. 
Un bel hommage à la force des mots, des images et des souvenirs mais aussi une incitation à résister en s'entraidant. Où l'on comprend que "Relier, c'est bien, ça parle des gens et des livres qu'on relie, qu'on relit".

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